Du 26 juin au 31 octobre 2021

Tatoueurs, Tatoués

Exposition conçue et organisée en partenariat avec le musée du quai Branly – Jacques Chirac, avec le soutien du Département des Alpes-Maritimes.

L’exposition Tatoueurs, Tatoués revient sur les sources du tatouage et présente le renouveau de ce phénomène désormais mondialisé. A l’inverse du rôle social, religieux et rituel qu’il a joué dans les sociétés issues des mondes orientaux, africains et océaniens, le tatouage a longtemps été en Occident un marqueur d’infamie, de criminalité, de marginalité, une attraction de cirque puis la marque identitaire de tribus urbaines.

Aujourd’hui omniprésent dans la publicité ou la mode, le tatouage est sorti de sa clandestinité pour devenir un ornement corporel  largement diffusé, permettant l’affirmation de soi.

L’exposition explore ainsi les valeurs ethnologiques, anthropologiques et sociologiques, mais aussi la dimension artistique du tatouage, à travers un choix d’oeuvres de nature documentaire et de productions d’artistes contemporains, notamment de projets de tatouages peints et de volumes en silicone tatoués.

L’événement est l’adaptation, en collaboration avec l’espace culturel départemental Lympia à Nice, de l’exposition Tatoueurs, Tatoués qui s’est tenue du 6 mai 2014 au 18 octobre 2015 au musée du quai Branly – Jacques Chirac.

TATOUEURS, TATOUES

C’est au tatau polynésien observé au XVIIIe siècle par l’équipage européen du capitaine Cook que le tatouage doit son nom. L’évolution de cette pratique est faite d’échanges entre pays, entre marges et courants dominants, entre centres et périphéries. Surexposé par le développement d’internet et l’intérêt que lui portent les médias depuis dix ans, le tatouage écrit aussi son histoire contemporaine au rythme du perfectionnement technologique.

L’exposition suit tatoueurs et tatoués à travers les époques et les continents, pour retracer les rencontres qui ont fait du tatouage  une forme artistique et un phénomène global. La pratique, jadis omniprésente comme marqueur ritualisant dans les sociétés  traditionnelles, y fut éradiquée par la colonisation. Réduit dans certains pays à sa fonction punitive, largement marginalisé, le  tatouage s’est malgré tout perpétué jusqu’à devenir au XIXe siècle objet de fierté et matière à spectacle. Les échanges  internationaux entre une poignée de tatoueurs activistes ont permis de développer les codes et les techniques du tatouage contemporain.

Au cours de ce voyage à travers tous ses usages rituels, magiques ou sociaux, on voit le tatouage s’affranchir en tant que pratique artistique. Tatoueurs, tatoués témoigne de l’effervescence d’une histoire contemporaine en plein mouvement.

DU GLOBAL AU MARGINAL

© Thierry Ollivier, Michel Urtado

Le tatouage appartient au patrimoine commun d’une majeure partie de l’humanité. Son histoire est celle d’un ensemble de gestes techniques, d’outils, de pigments, de procédés figuratifs destinés au marquage du corps. On tatoue pour guérir, vénérer, diviniser, marginaliser, assujettir, punir, magnifier ou avilir le porteur du tatouage, mais un trait commun émerge : marquer la peau revient à marquer l’inscription du sujet dans le corps social. Le tatouage, qui n’est pas toujours immédiatement décryptable, demeure la trace d’une relation de soi à soi, de l’individu à son groupe d’appartenance et du tatoueur au tatoué.

Dès le XVe siècle, avec le temps des grandes explorations, le tatouage est (re)découvert par les voyageurs occidentaux en Asie, en  Océanie et aux Amériques où il perd peu à peu sa fonction d’assimilation, tandis que les autorités coloniales répriment activement la pratique traditionnelle du tatouage à des fins religieuses, magiques et initiatiques.

En Europe, réprimé par le christianisme, le tatouage perdure principalement jusqu’au XIXe siècle comme marquage criminel : outil du contrôle des corps, il signale de manière définitive et immédiatement lisible l’individu dangereux. Face à ces pratiques punitives se  développe alors un tatouage volontaire et offensif, instrument d’une revendication. De la marine marchande à l’armée, le tatouage  atteste d’un parcours. Des trottoirs aux goulags, le tatouage écrit le vocabulaire crypté d’une population déterminée à braver l’autorité et à s’affirmer en milieu hostile.

Au début des années 1830 en Amérique du Nord, les sideshows (« attractions ») exhibent parmi les « phénomènes anatomiques » des « grands tatoués ». Grâce à ces performeurs et aux tatoueurs saisonniers et itinérants sollicités, le spectacle du corps tatoué connaît un âge d’or au début du XXe siècle.


Figurine pour tatouage, XXe siècle, Myanmar, cendres agglomérées, 8,8 x 6,5 x 6,4 cm © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Thierry Ollivier, Michel Urtado.

Cette figurine, constituée des cendres agglomérées de personnages importants ou de manuscrits religieux, était grattée pour mélanger la cendre à l'encre des tatouages, en vue de leur conférer un certain pouvoir.

UN ART EN MOUVEMENT

Depuis Marco Polo au XIIIe siècle, le tatouage voyage au gré des expéditions. Des tatoués venus d’ailleurs sont exhibés comme objets de curiosité et deviennent célèbres en Europe. Au milieu du XIXe siècle, la sédentarisation des tatoueurs en Occident n’empêche pas le développement de rapprochements entre tatoueurs américains, européens et japonais, qui échangent outils, notes et photographies. Le tatouage émerge en tant que forme d’expression artistique. Au fil du XXe siècle, le dialogue international entre activistes s’intensifie : le premier club est fondé en 1953 à Bristol (Royaume-Uni), la première convention internationale se tient en 1976 à Houston (Etats-Unis).

D’abord outil punitif du pouvoir militaire, devenu discrètement ornemental au XVIIe siècle, l’art du tatouage japonais (irezumi) connaît son apogée au milieu du siècle suivant. Au début du XIXe siècle, âge d’or de l’estampe, cette mode fascine les premiers étrangers et les incite à se rendre dans l’archipel. L’iconographie emprunte à la nature, au folklore et à l’univers religieux. Interdit en 1872, le tatouage est pratiqué dans l’ombre, jusqu’à devenir tabou au XXe siècle, car associé aux yakuzas, avant d’être redécouvert par les étrangers. Les nouvelles générations participent désormais à une culture du tatouage mondialisée au sein d’un monde moderne ultra-connecté.

L’ensemble des peuples présents sur le territoire de l’Amérique du Nord avant l’arrivée européenne pratique le tatouage, mais leurs  cultures franchiront peu les frontières des futures réserves. Après la colonisation du Nouveau Monde, le tatouage américain s’appuie  sur un héritage pictural européen d’inspiration classique, avant de trouver ses spécificités graphiques (couleurs franches, contours épais) dans la première partie du XXe siècle. Berceau de la révolutionnaire machine à tatouer électrique inventée en 1891 par Samuel O’Reilly, les États-Unis, au gré d’échanges interculturels, voient se développer de nouvelles écoles de trait et de composition.

En Europe, le tatouage fut diversement pratiqué selon les époques. Attesté depuis près de 4 500 ans avec la découverte du corps d’un homme, baptisé Ötzi, dans les Alpes du Tyrol en 1991, il est mis hors-la-loi par le christianisme en 787 lors du second concile de Nicée. Cependant, au XIXe siècle, la pratique se renouvelle et se diffuse sur le continent : on montre ses tatouages aussi bien dans les bouges que dans les salons bourgeois ou à la cour de certaines familles royales européennes. Au XXe siècle, le tatouage rejoint l’histoire de l’art, abolissant la distinction entre art savant et art populaire.

© Claude Germain


Motif de tatouage sur un dos masculin figurant un masque de Hannya, par Filip Leu, 2018, Suisse, encre sur silicone, 88 x 59,5 x 33 cm © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Claude Germain.

Dans le théâtre nô au Japon, le masque Hannya est utilisé pour représenter la femme en colère. « De manière générale, en tatouage, le masque fonctionne très bien et particulièrement sur un dos : c’est animé sur le corps, le mouvement est on ne peut plus harmonieux » commente l’artiste.

PEAU NEUVE

© Thierry Ollivier, Michel Urtado

RENAISSANCE DU TATOUAGE TRADITIONNEL

En Asie – à l’exception du Japon – et en Océanie, le tatouage et les usages auxquels il était associé sont très largement abandonnés à partir du XVIIIe siècle sous les effets combinés de la colonisation, de l’évangélisation et des évolutions des sociétés elles-mêmes. À partir des années 1980, les tatoueurs autochtones rencontrent une clientèle internationale et des aspirants tatoueurs de toutes origines, bien décidés à faire revivre ces anciennes traditions.

En Nouvelle-Zélande, le moko, tatouage curviligne et spiralé, inspiré des crosses de fougère, était l’ornement particulier de chefs et de guerriers. Au XXe siècle, il a survécu en tatouage facial chez les femmes maories et parmi les membres de gangs pour son ancienne valeur guerrière. Élevé au rang de trésor national, il inspire de nombreux artistes maoris qui lui donnent une seconde vie.

© Claude Germain

Les archipels de Polynésie orientale ont connu, sous l’influence missionnaire et coloniale au début du XIXe siècle, un processus de transformation iconographique du tatouage, suivi de son abandon pur et simple. Depuis les années 1980, l’introduction et l’adoption massive des motifs polynésiens par les tatoueurs occidentaux l’ont revitalisé.

Dans les îles Samoa, le tatouage était autrefois un rite d’initiation obligatoire pour les jeunes hommes. Depuis le XIXe siècle, en dépit de nombreux changements rituels et techniques, la pratique n’a jamais totalement disparu. Mieux, elle joue un rôle central dans le phénomène de renouveau des tatouages ethniques à travers le monde.


Masque koruru ou parata, XIXe siècle, Nouvelle-Zélande, bois sculpté et gravé, pigment blanc, coquillage pāua, 27 x 18 x 14,5 cm © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Thierry Ollivier, Michel Urtado.

Ce type de masque, considéré comme le visage de l’ancêtre fondateur du clan ou de la tribu, est généralement placé sur le pignon des maisons de réunion. Cet exemplaire a été sculpté avec des ciseaux en fer, rappelant la pratique des tatoueurs qui, dans le monde maori, incisent la peau avec de telles lames.

Homme marquisien tatoué, d’après Félix Marant-Boissauveur (1821-1900), vers 1846, France, huile sur toile, 30,7 x 23,8 cm © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Claude Germain.

Ce portrait, longtemps considéré comme celui d’un modèle féminin, représente un homme des îles Marquises. Un morceau de tapa (étoffe d’écorce battue) est noué autour de sa tête. Une grande partie du visage est ornée d’un tatouage à valeur rituelle.


Certaines populations de l’île de Bornéo sont restées attachées à la tradition du tatouage, historiquement liée aux croyances animistes et à la pratique de la chasse aux têtes. Des tatoueurs professionnels, qui opèrent au sein de studios en milieu urbain, maintiennent un lien avec leur ethnie d’origine en allant à la rencontre de tatoués et tatoueurs indigènes.

Aux Philippines, le tatouage kalinga, profondément spirituel et ritualisé, arboré par les tribus guerrières, a bénéficié ces dernières années d’un regain d’intérêt à la fois national et international.

© Thomas Duval

En Thaïlande, les motifs tatoués protègent le porteur ou encore dynamisent sa carrière, à la manière d’un talisman. Tombé en désuétude depuis le XVIIe siècle, le sak yan fait l’objet d’un regain de foi dans la population après la médiatisation de célébrités, comme Angelina Jolie.


Motif de tatouage sur un dos d’homme, par Leo Zulueta (né en 1952), 2013, Etats-Unis, encre sur silicone, 89 x 50 x 15 cm © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Thomas Duval.

Cette composition s’inspire des tatouages de l’île de Fais en Micronésie, symbolisant généralement des éléments naturels (comme les rayures d’un poisson). Si l’artiste est considéré comme le « père du tatouage tribal moderne », il trouve irrespectueux de copier littéralement des motifs traditionnels sans relation directe avec une culture. Ainsi, il crée des modèles uniques pour chaque personne qu’il tatoue.

NOUVEAUX TERRITOIRES DU MONDE

Marqueurs du dynamisme artistique caractérisant l’évolution du tatouage contemporain, de nouvelles écoles ne cessent d’émerger à partir de la fin des années 1970.

© John Weinstein

En Chine, le tatouage, originellement proscrit par les principes confucéens, est tour à tour punitif, toléré, pratiqué par la haute société ou méprisé par les dignitaires et lettrés, sans être jamais réellement adopté. Il est cependant perpétué par des ethnies vivant en dehors des zones administrées par le pouvoir. Depuis une vingtaine d’années, il se répand au sein des jeunes générations chez qui le geste individuel prime. Sur leurs corps, la grammaire du tatouage japonais et le style américain côtoient les symboles iconographiques d’un héroïsme culturel chinois, ou d’une culture pop tirée du cinéma, des jeux vidéo et du manga, balayant les interdits de la Révolution culturelle.

Le tatouage chicano, autrement appelé fine line ou black and grey, naît sur la peau des détenus, à l’ombre des cellules californiennes, et sur les pavés des quartiers hispaniques d’East Los Angeles, avant de se populariser. Les images sont inspirées par l’art du barrio (le quartier), l’esthétique lowrider (automobiles personnalisées), l’art de la peinture murale, le graffiti et ses spécificités typographiques, l’iconographie religieuse catholique, la mémoire des héros de la révolution mexicaine (1910 -1911) et l’histoire précolombienne.


Motif de tatouage sur un bras d’homme, par Chuey Quintanar (né en 1979), 2016, Etats-Unis, encre sur silicone, 77 x 23 x 15 cm © musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo John Weinstein.

Mexicain de naissance, Chuey Quintanar débute dans le tatouage à l’âge de quatorze ans. De 2003 à 2011, il travaille à Los Angeles dans le studio de Charlie « Good time » Cartwright, qui propose dès les années 1970 des tatouages black and grey, et avec Freddy Negrete, inventeur de la fine line. En 2013, il ouvre son propre salon à Los Angeles. Ce tatouage met en scène des motifs relatifs aux divinités aztèques.

NOUVEAUX ENCRAGES

Faisant suite aux styles initiés par les tatoueurs Leo Zulueta, puis Alex Binnie, Xed LeHead et Yann Black, une nouvelle génération fait entrer le tatouage dans le troisième millénaire. Deux courants se distinguent actuellement. Les uns appuient leur vision sur la réinterprétation de genres historiques, ajoutant à l’irezumi japonais au old school américain ou à la fine line, la veine sauvage du tatouage russe de goulag, ou le trait « brut » français. Les autres formulent des esthétiques affranchies des codes classiques pour explorer les possibles liés aux arts graphiques, où typographies, pixels, trames et schémas font apparaître d’autres motifs et compositions, jusqu’à l’abstraction.

Ces deux branches expriment, depuis plus d’une quinzaine d’années, une volonté farouche de renouveler le tatouage et ses présupposés. Elles imposent une esthétique neuve où coexistent la reconnaissance d’un héritage, le désir d’autonomisation face à lui et l’appropriation d’imageries fraîches afin d’en imposer la légitimité dans le tatouage.


Motif sayagata tatoué sur un bras masculin, par Xed Lehead (né en 1967), 2013, Royaume-Uni, encre noire et encre orange fluorescente sur silicone, 70 x 15 x 20 cm @ musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Thomas Duval.

Xed Lehead débute le tatouage à treize ans en fabriquant ses propres outils. En 1990, il essaie sa première machine rotative mais continue à pratiquer le tatouage à la main. Il initie une technique appelée dotwork – « travail du point » réalisé à la main. Dans les années 2000, son style fait école dans le monde entier.

© Thomas Duval