Du 5 novembre 2022 au 26 février 2023

Louis Pons (1927-2021) – J’aurai la peau des choses

Une rétrospective

Portrait - Tirage gélatino-argentique - Image en taille réelle, .PNG 445Ko (fenêtre modale)Portrait
[1960] – Tirage gélatino-argentique – 24 × 18 cm.
© Collection Anatole Desachy © Claude Almodovar - Christer Strömholm

L’exposition rend hommage à l’œuvre de Louis Pons, artiste d’origine marseillaise, et révèle son univers singulier à travers près d’une centaine de dessins et d’assemblages provenant de collections particulières et d’institutions muséales. Couvrant toute sa carrière, des années 1950 à nos jours, elle témoigne de la diversité technique et de l’évolution de son œuvre, où se déploie un univers fantastique et onirique, parfois teinté d’humour, qui ne laisse pas indifférent.

Composé de milliers de dessins et de centaines d’assemblages, l’œuvre de cet autodidacte s’émancipe du carcan des catégories, au grand dam de ceux qui ont besoin de ranger pour comprendre. Ni brut ni surréaliste, il refuse de se laisser classer dans un mouvement ou une filiation.

L’art de Pons est à lui et à lui seul. Son histoire est celle d’un jeune Marseillais qui ne voulait pas être ajusteur. Il dessine puis assemble avec pour fil conducteur de transformer le banal en récit, le rationnel en mythe. Dans ses dessins, il montre le monde tel qu’il le voit. Dans ses assemblages, il rend vie à des objets mis au rebut. D’après lui, « l'outil en sait plus que la main, la main que la tête ». Il fait et le sens vient.

Cette exposition est le fruit d’une étroite collaboration entre l’espace culturel Lympia (Département des Alpes-Maritimes) et le musée Cantini (Ville de Marseille).

« l'outil en sait plus que la main, la main que la tête »

Mort d’un insecte - Encre sur papier - 72 × 57 cmMort d’un insecte - Encre sur papier - 72 × 57 cm© Adagp, Paris 2022 / Claude Almodovar

Autodidacte, Louis Pons s’est forgé une culture artistique et littéraire tout à fait conséquente, mais celle-ci ne lui apparaît pas comme une valeur essentielle. Il est un artiste « singulier », c’est-à-dire dont l’œuvre n’est jamais recadré par un courant esthétique dominant. Si elle donne lieu à des correspondances formelles avec l’art brut ou le surréalisme, la pratique de Pons est avant tout l’outil d’une exploration éminemment personnelle. Celle-ci commence dès l’enfance, marquée par des images médiévales, des œuvres de Dürer et de Goya, des visites au musée des Beaux-Arts de Marseille. À la fin des années 1940, une rencontre avec le poète Joë Bousquet (1897-1950) s’avère particulièrement déterminante.

Avec une précision étonnante, il s’oriente par la suite vers des maîtres, fort éloignés les uns des autres dans le temps, qui répondent à ce qu’il pense être sa vérité. C’est dans la détermination de ses attirances et de ses admirations qu’il puise le courage d’aller vers sa singularité. Il revendique ainsi des références aussi variées que le graveur et peintre hollandais du XVIIe siècle Hercule Seghers, le dessinateur et graveur français Rodolphe Bresdin (1822-1885), le peintre et dessinateur suisse Louis Soutter (1871- 1942) et le plasticien allemand Wols (1913-1951).

Les dessins de PONS

Broussailles à Sillans-la-Cascade - 1959 - Encre sur papier - 50 × 66,5 cm. - Image en taille réelle, .JPG 127Ko (fenêtre modale)Broussailles à Sillans-la-Cascade
1959 - Encre sur papier - 50 × 66,5 cm
© Adagp, Paris 2022 / Michel Graniou

Pose avec le même amour, chaque trait, que l’oiseau la brindille au nid.

La vie à la campagne est le lieu du dessin de Louis Pons, l’essentiel de son oeuvre tracé à la plume ayant été réalisé à Sillans-la-Cascade où il s’installe à partir de 1959. Lors de longues promenades, il s’attarde sur les machines agricoles ou sur l’infiniment petit. Les traces, les empreintes, les constructions animales : nids, cocons, maçonnerie des guêpes, papier mâché des frelons lui enseignent un autre type de dessin que celui qu’il pratiquait en citadin.

La faune et la flore occupent une place prépondérante dans l’imagerie de Louis Pons. On y trouve également des représentations féminines constituées de divers emboîtements. À la fois Vénus et poupées russes, elles sont animées par un désir érotique propre à l’imaginaire de l’artiste. D’autres élans d’énergie donnent forme à l’informe. Humaines ou animales, parfois les deux, des créatures hybrides surgissent du geste créatif. Le dessinateur et sa plume fusionnent pour donner naissance à un homme-oiseau.

Ce double caricatural de l’artiste qu’il nomme Snop (Pons à l’envers) se retrouve sur les milliers d’enveloppes dessinées, généralement sur les deux faces, au stylo et à la plume, parfois rehaussées de couleurs. Au cours des années 2000, cette correspondance illustrée constitue pour Louis Pons un entraînement quotidien, sa « gymnastique suédoise du dessin ».

Les assemblages

Sans titre - [1964-1965] - Assemblage, techniques mixtes - 66 × 53,5 × 12,7 cm - Image en taille réelle, .JPG 272Ko (fenêtre modale)Sans titre
[1964-1965] - Assemblage, techniques mixtes - 66 × 53,5 × 12,7 cm
© Adagp, Paris, 2022 / Claude Almodovar

Le collage c’est l’un dans l’autre et réciproquement. Tout est aimanté.

Le dessin laisse place à l’assemblage à la fin des années 1960 quand Louis Pons connaît de sérieux problèmes de nerf optique lui causant des douleurs dans les cervicales. Les tensions occasionnées par un dessin de plus en plus fouillé et foisonnant s’avèrent insupportables. L’assemblage – que Pons nomme également montage – devient alors la pratique essentielle avec des formats de plus en plus ambitieux et une attention plus vive à la couleur et aux patines. Son installation en 1973 dans un grand atelier à Paris lui permet d’accumuler un nombre d’éléments encore plus impressionnant. Il s’agit du point culminant du « tas », ce monticule de rebuts collectés qui alimente les assemblages de Louis Pons. La collection d’exemples ou de modèles ramassés au cours des promenades exerce un pouvoir d’attraction qui pousse certains des éléments à s’unir.

À l’époque où Pons séjourne à la campagne, les objets collectés évoquent bien entendu le monde rural. L’artiste a d’ailleurs revendiqué cette ruralité, à une époque qui se focalise sur la ville. Si la poubelle d’Arman est urbaine, celle de Pons semble sortir d’un vieux poulailler. L’installation de Pons à Paris ne fait cependant pas varier les objets collectés.

Un objet n’est rien en lui-même, c’est son voisinage qui lui sert de tremplin et de chambre d’échos. Pons concocte des rapprochements de matériaux récupérés, d’objets défectueux, de débris hétéroclites et de restes désuets. En bon ajusteur diplômé, il les ajuste, mais sans visée fonctionnelle, en bon artiste. Les éléments sont autant artisanaux qu’industriels, autant matières que matériaux, autant textures que formes.

Les objets sont liés et conjugués tandis que leur association est scellée par le clou, la colle, le liant, la ligature, le noeud. Le point crucial d’un assemblage est son articulation, avec une question sous-jacente : qu’est-ce qui fait tenir ensemble ce qui n’aurait jamais dû se rencontrer ?

Le bestiaire

Animal familier - 1965 - Encre sur papier - 67 × 51 cm - Image en taille réelle, .JPG 434Ko (fenêtre modale)Animal familier
1965 - Encre sur papier - 67 × 51 cm
© Adagp, Paris 2022 / Claude Almodovar

Fatalité. De ma plume naît souvent un oiseau.

Les animaux sont nombreux dans les dessins et les assemblages de Louis Pons. On y croise souvent l’effigie d’un oiseau au long bec qui fait office de signature au revers de ses enveloppes et dans bien d’autres circonstances. Cet oiseau anthropomorphe n’appartient à aucune espèce répertoriée. Il tient du corbeau, du toucan aussi parfois, ou du kiwi. Ses ailes courtes n’annoncent pas un virtuose de l’altitude ou de la vitesse, mais son oeil rond signale un regard perçant et un esprit rapide. Le bestiaire de Pons est loin de se limiter à cet oiseau. Il comporte par ailleurs des chats, des rongeurs, des chevaux, des insectes, des grenouilles, etc. Dans une réalité déformée, ses dessins montrent également des monstres hybrides, nocturnes et diurnes, que l’on retrouve dans les assemblages.

Réel ou fabuleux, l’animal incarne la nature : il l’habite et l’anime dans la réalité comme dans l’imaginaire et les rêves de l’artiste. Il constitue ainsi un lien entre l’artiste et la nature comme en témoignent les aventures de Snop (Pons à l’envers), l’homme-oiseau qu’il invente, ou son habitude de se caricaturer en vieux rat.

Le tas

Mon établi - [1983-1986] - Assemblage, techniques mixtes - 53 × 125 × 185 cm - Image en taille réelle, .JPG 177Ko (fenêtre modale)Mon établi
[1983-1986] - Assemblage, techniques mixtes - 53 × 125 × 185 cm
© Adagp, Paris 2022 / Jean-Louis Losi

Le regard aigu, il disait gentiment.

J’aurai la peau des choses.

L’atelier est cet endroit où l’on tente de résoudre ce double mouvement qui fait, dans un premier temps, sortir de soi-même pour aller à la rencontre des choses, puis, dans un second, s’enfermer pour les digérer. Si cette double aspiration – aller vers le dehors, regagner le dedans – se trouve résolue, c’est grâce à la nature microcosmique de l’atelier : il reconstitue le monde, mais à une échelle moindre qui le met à portée de main.

Louis Pons a pu bénéficier d’un espace de travail suffisamment vaste pour favoriser l’accumulation dès son installation à Sillans-la Cascade en 1959. Il n’est pas anodin que son premier assemblage date de cette même année. Son atelier est un lieu de gestation pour les objets qu’il ramasse et qui s’y amassent. Rien n’est trié, ni par matériau, ni par forme. Au contraire, l’ensemble reste au stade du tas.

Une montagnette d’objets trouvés occupe la plus grande place dans son atelier parisien où il s’installe en 1973. Plus rien ne s’y discerne, en tout cas plus aucun souvenir du choc de la rencontre, de la surprise de la trouvaille, rendant chacun de ces éléments indispensables et exceptionnels. Pons re-trouve des choses dans ce tas qui a une vie propre. De ce monticule se détachent des improvisations prenant à peine corps ; les objets sont à la recherche d’un ordre, d’une construction.

Le grand fourre-tout tourne comme le cycle des saisons : la dernière couche apparente est bientôt enterrée, puis ce qui a été enfoui ressurgit par le dessous. Le tas efface la limite entre les choses, les recouvre sous la même patine, ou réconcilie des formes apparemment antagonistes en révélant peu à peu leurs correspondances.